Récit : la rivière de Saigon

La rivière de Saigon

Un témoignage de Pierre Martin 

Remontée de la rivière de Saigon, dimanche 20 Juin

L’envoi des 2 croiseurs en Indochine était surtout une opération de propagande, destinée à envoyer un message au Vietminh : selon les développements de la conférence de Genève, le gouvernement français voulait se donner les moyens de reprendre le combat. C’est la raison pur la quelle, on avait vaccines le contingent contre la fièvre jaune.  Le point d’orgue de cette manœuvre d’intoxication fut certainement l’arrivée à Saigon

A l’embouchure de la “Rivière de Saigon ”, le Dong Naï, le bleu vert de la mer de Chine se transforme en un gris ocre, celui des eaux fluviales gorgées de limon. Et le décor que nous devions découvrir en remontant la rivière est assez désolant : une plaine spongieuse, désespérément plate

Nous, les aspirants,  novices des guerres coloniales   savions bien que nous allions être  mêlés à une curieuse aventure, qui ne correspondrait très peu à ce que nous avions imaginé. Nous en eûmes une nouvelle preuve à cette première remontée de la rivière de Saigon. Les canonniers avaient débâché les affuts pour approvisionner les pièces de 40mm et de 20mm supposées assurer la défense rapprochée du bâtiment. Nous vîmes avec stupeur que les 20mm ne recevaient pas de chargeur et que les canons de 40mm étaient alimentés avec  un chargeur et demi, ce qui leur donnait une autonomie de tir de 9…secondes. En interrogeant les artilleurs nous sûmes que les soutes à munitions contenaient  très peu d’obus pour l’artillerie légère  qu’on en trouverait à profusion à l’arsenal de Saigon, mais qu’elles étaient pleine de bouteilles d’apéritifs anisées bien français.

En rentrant dans le delta, nous étions sur le pied de guerre. Comme dit Michel Werner,[1] “ La première partie de la rivière de Saigon se fait au poste de combat : les équipages de la Gloire et du Montcalm jugulaire au menton sur le pied de guerre.” Au rappel “aux postes de combat”, j’avais rejoint le mien, qui n’était pas l’infirmerie. En effet, le cabinet dentaire étant appelé a  devenir une 2ème salle d’opération, je devais avec un infirmier et des pansements de 1ère urgence, rejoindre le poste de secours secondaire installé …dans le Carré des subalternes. Et ce n’était pas le moindre des paradoxes que d’avoir son poste de combat, justement dans le seul endroit du bateau qui m’était interdit. Nous formions un véritable  convoi ; en tête un L.C.I. chaland de débarquement de protection d’infanterie, un  puissant remorqueur, la Gloire et le Montcalm, le tout étant surveillé par un Gruman Groose de l’Aéronavale.

La distance entre l’embouchure du Dong Naï et Saigon est d’environ 21 nautiques que nous avons parcourus à la vitesse maxima autorisée doublant les cargos poussifs ou les paquebots vétustes remontant la Rivière ; sur les rives de rares villages : quelques cabanes et quelques jonques autour d’un appontement. Les camps militaires des Dinassaut avec les fusiliers marins alignés sur leurs LCVP nous rendant les honneurs. Le clairon du bord leur répondant en sonnant  le Garde-à-vous puis la Breloque à bâbord ou à tribord selon le cas. Le spectacle ne manquait pas d’une certaine grandeur.

A un moment, je suis remonté sur le pont principal que j’ai trouvé absolument désert .je n’avais jamais vu un tel spectacle. De méandre en méandre, nous approchions de Saigon ; les jonques sur la rivière étaient plus nombreuses, les groupes de maison plus important. Un dernier salut à l’épave du Lamotte Picquet[2] et l’on rompt aux postes de combat et l’équipage est appelé à se changer quittant la tenue de combat pour le blanc complet

En effet “Pour l’arrivée à Saigon, changement de style : tenue blanche obligatoire et alignement des hommes disponibles sur les plages avent, arrières et les superstructures. Nous recevons les honneurs dus à notre rang (ou plutôt au rang de l’amiral et de son état-major) au son de la fanfare. ”

“Au poste d’admiration” et à vitesse réduite, nous étions rejoints par différents esquifs  dont une superbe vedette blanche dont Radio Coursive devait dire que c’était celle d’un évêque d’une milice catholique du coin. A la Pointe des Blagueurs que nous découvrions, elle devait nous quitter pour partir vers l’Arroyo chinois. Et nous voyons enfin le quai Catinat avec l’Hôtel Majestic

Nous étions attendus – excusé du peu -  par le Prince Buloc, Président du conseil  et ministre de l’Intérieur du gouvernement Vietnamien, le général Salan Commandant en chef du Corps Expéditionnaire Français et l’amiral Auboyneau, commandant les Forces Maritimes d’Extrême Orient. Militaires ou civils les badauds étaient foule mais nous étions suffisamment au courant du déroulement des fastes militaires pour nous douter que parmi ce public  devait y avoir de nombreux bidasses, sur le pied de guerre depuis l’aube et transpirant sous le soleil et nous maudissant pour la corvée que nous leur imposions un Dimanche.

Nous avons salué nos hôtes au clairon et avons poursuivi notre route quelques encablures et un peu plus loin a tribord nous avons fait notre manœuvre de retournement. Pour cela nous avons beaché au point k : c’est à dire qu‘à un tournant de la rivière nous nous sommes présentés perpendiculairement à la rive et nous avons avenacé jusqu’à ce que l’étambot  touche le fond vaseux de cette zone marécageuse. Puis le barre à tribord toute et les machines en avant toute, le navire évite doucement autour de son étrave pour se retrouver en sens contraire

Nous sommes redescendus vers G7 où nous nous sommes amarrés à couple de la Gloire qui avait fait la même manœuvre avant nous.

Nous avons rompu aux postes de mouillage. Nous nous sommes retrouvés dans notre poste avec les mécaniciens une fois entendu le traditionnel “ 0 à la barre, terminé pour les machines.” et les commentaires sont allés bon train Il était tard dans l’après midi et il n’y a pas eu d’appel des permissionnaires.



[1]  Michel Verner : Souvenirs de M.V. - Enfin l’Indochine et Saîgon

[2]  Le Lamotte Picquet : croiseur de 10.000T, coulé en rivière de Saigon le  12 janvier 1945 par l’aviation américaine

 

 

Vedette armée

Commentaires (3)

1. MATALÒT (MATELOT) Reinat (René) 05/08/2012

Parfaitement d'accord avec le commentaire de P.Martin. La guerre était perdue d'avance (cf.Dien Bien Phu ). J'ai vecu moi aussi tout ce "cinéma" de l'arrivée des deux croiseurs à Saïgon ce qui fit un peu rigoler les marins de la "Flotille" basée en amont du quai de l'Argonne,surtout les jours suivants lorsque chaque soir on allumait de puissants projecteurs sur le fleuve pour débusquer d'hypothétiques nageurs de combat Viets qui auraient pu déposer des charges explosives sur nos précieuses carènes.
R.Matelot QM détecteur 2ème cl. croiseur Montcalm.

2. Marinette (Webmiss) (site web) 23/01/2010

Bonjour Michel. Ce site est un lieu de rencontres, de retrouvailles, de convivialité entre marins où chacun a le droit de s'exprimer. Les querelles puériles et autres chamailleries ne doivent pas sans cesse ressortir des tiroirs. Nous sommes entre adultes... Quant aux critiques j'ai également du y faire face, souvenez-vous... L'incident est clôt (même si je n'ai reçu aucune explications ou excuses). Il faut savoir tourner la page. J'ai créé ce site pour rassembler non pour diviser les "matafs". Je vous souhaite une agréable journée. Amicalement.

3. Werner Michel dit Micache 22/01/2010

Bonjour monsieur Martin . J'ai pris connaissance de votre récit au sujet de la remontée de la riviére de Saigon et de l'opportunité des croiseurs Gloire et Montcalm en Indochine...J'ai pour votre information cessé de parler de cette campagne ayant été critiqué par un certain "sieur Rochote"... Je vous salut..Michel Werner ...e-mail:"clairettewerner@wanadoo.fr"

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